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Eric Léandri, CEO de Qwant : « Notre ambition est de créer la meilleure plateforme d’intelligence artificielle européenne »

23 août 2018

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Eric Léandri, CEO de Qwant : « Notre ambition est de créer la meilleure plateforme d’intelligence artificielle européenne »

Avec Qwant, Eric Léandri aspire à bâtir un moteur de recherche européen respectueux des données personnelles et de la vie privée. Entretien avec entrepreneur qui s’attaque à Google, porte un regard lucide sur l’intelligence artificielle et égratigne au passage les « délires » des transhumanistes.

A quoi tient la différence entre les résultats de recherche affichés par Qwant et par Google ?

Qwant n’est ni mieux ni moins bien que Google : il est neutre. Qwant affiche trois types réponses en fonction de la source : Web, réseaux sociaux et actualités. Chez nous, vous avez accès à tout, car on ne veut pas mélanger ces différents compartiments. Pourquoi ? Parce que sinon vous verriez ce qu’on a envie de vous montrer. En utilisant un autre moteur que le nôtre (Google, NDLR), vous allez vous retrouver dans une « bulle de filtre » et les résultats seront affichés en fonction de ce que vous aimez lire. Pour résumer, l’internaute lambda verra s’afficher Le Monde et Le Figaro dans ses résultats, tandis que l’internaute de gauche verra lui Le Monde et L’Huma.

Qwant est rentable depuis l’an dernier. Où en êtes-vous actuellement ?

Qwant a été rentable puisqu’on a déjà fait 1,5 M€ de chiffre d’affaires et 500 000 euros de bénéfices. Sauf que depuis quelques mois, on a embauché beaucoup de collaborateurs (de 50 à plus de 150 actuellement, NDLR) et acheté beaucoup de serveurs. On a donc fait beaucoup plus de chiffre d’affaires – on va dépasser les 10 M€. La rentabilité n’est en aucun cas un problème chez nous. Notre croissance est très bonne.

Qwant représente actuellement 4 % du marché européen, quel est votre objectif à l’horizon 2020 ?

Atteindre 5 à 10 % de parts de marché au niveau européen (Qwant compte aujourd’hui plus de 70 millions d’utilisateurs, NDLR).

« La rentabilité n’est en aucun cas un problème chez Qwant »

Quelle est votre problématique ?

Nous cherchons à bâtir un moteur de recherche européen et même un peu plus gros, ce qui nécessite beaucoup d’investissements. En fait, tout dépend de ce qu’on veut faire… On peut soit aller chercher des fonds pour grandir au niveau international – ce qu’on pourra peut-être faire –, soit poursuivre notre croissance en augmentant notre nombre d’ingénieurs de 10-15 % et être rentable très vite.

Arrivez-vous à imaginer Qwant dans 10 ans ?

Franchement, non. Je cherche à faire une seule chose : mettre en place la meilleure plateforme d’intelligence artificielle disponible en Europe, garantir de l’échange de data et du transfert au niveau des start-up, conserver la capacité d’avoir un index (base de pages ou sites indexés par un moteur de recherche, NDLR) en Europe, garantir de la protection des données personnelles des utilisateurs et respecter la vie privée et l’article 12 des droits de l’Homme (relatif à la vie privée, NDLR). Enfin, une autre idée charnière est celle d’essayer de faire du BtoC en Europe, devenir rentable, créer une grande entreprise et distribuer la valeur.

Comment jugez-vous la situation du Web aujourd’hui 30 ans après sa création ?

Au niveau européen, on se trouve peut-être à un virage très intéressant. Au niveau mondial, en revanche, cela pourrait être une horreur. L’exemple le plus parlant étant la fin de la neutralité du Net aux Etats-Unis.

Quelles sont les options possibles ?

Il y en a deux. L’une où l’Europe a son mot à dire et peur imposer son modèle dans lequel chaque individu doit être protégé. Et l’autre dans laquelle ce sont les géants de la Silicon Valley qui le feront. Le Web a profondément changé. Il y a 25 ans, il était libre et ouvert. Il y a 15 ans, c’était encore le cas. En 2010, les fondateurs de Google ont dit une chose folle qui nous a poussé à créer Qwant un an plus tard : « Google n’est plus un moteur de recherche, c’est un univers ».

Voici ce que ça veut dire : alors qu’Internet était au départ l’interconnexion des réseaux, avec ce nouveau paradigme, l’univers Google exclut l’univers Facebook qui exclut l’univers Twitter et ainsi de suite… Résultat, vous avez créé votre propre vision de l’Internet. Dès lors, vous commencez à créer vos propres « verticaux » : une seule plateforme de vidéos mondiale (Youtube, NDLR), un seul réseau social global (Facebook, NDLR)…

« Aux Etats-Unis, vous n’avez pas le droit d’avoir plus de 70 % d’un marché, sinon vous êtes considéré comme un trust et on vous casse. En Europe, vous avez le droit d’avoir 100 % »

Qu’est-ce qui différencie l’Europe des modèles américains et chinois ?

Le principe américain est de transformer le Web pour vous traquer, récupérer vos données et les distribuer pour faire un maximum d’argent avec. En Chine, l’Etat a accès à tout mais il essaie de protéger les données des individus vis-à-vis des grandes sociétés et empêchent qu’elles sortent de Chine. C’est peut-être un peu totalitaire… A l’inverse, le modèle européen consiste à dire qu’il faut protéger les utilisateurs. L’avenir de l’Internet est cette troisième voie européenne qui consiste à soutenir des services à destination des utilisateurs et non pas des services dont l’utilisateur est le fournisseur de cash pour les créateurs du service.

Vous voulez inverser la mécanique…

Le scandale Cambridge Analytica n’a concerné que Facebook, mais je peux vous dire que Google s’est fait tout petit pendant les élections américaines. Lorsque vous tapiez « Hillary Clinton » durant la campagne, l’auto-complétion (suggestions de recherches au fur et à mesure de la saisie de l’internaute, NDLR) ne donnait que des réponses positives. C’est une manière d’orienter l’utilisateur. Au contraire, Qwant proposait des éléments positifs et négatifs.

Peut-on parler de l’Europe comme d’une « colonie américaine » ?

Oui. Les mots ne sont pas trop forts. Mais on est peut-être arrivé au point de bascule. Chaque année, les moteurs de recherche réalisent 25 milliards d’euros de chiffre d’affaires en Europe. 95 % de ce montant part chez Google…

Comment expliquer ce monopole ?

Aux Etats-Unis, Google représente 62 % du marché. Mais aux Etats-Unis, vous n’avez pas le droit d’avoir plus de 70 % du marché, sinon vous êtes considéré comme un trust et on vous casse. En Europe, vous avez le droit d’avoir 100 %, si vous n’en abusez pas.

Pourquoi ?

Parce que nous venons d’un continent où nous avions des entités comme EDF ou France Télécom qui étaient en situation de monopole. Nous avons ensuite dérégulé ces marchés. Ces groupes n’avaient alors plus le droit de profiter de leur position dominante mais Internet était en dehors de ce jeu. On s’est donc retrouvé dans une situation assez simple où avoir 95 % du marché n’est pas un problème, le problème, c’est d’en abuser. Aller prouver que Google abuse de sa position dominante…

Que pensez-vous des amendes infligées par l’Union européenne aux GAFA ?

Elles vont dans le bon sens. Madame Margrethe Vestager (commissaire européen à la concurrence, NDLR) a pris les choses en main. Le seul problème : il manque toujours des mesures conservatoires au niveau européen. Le texte stipule que Google sera bloqué seulement si on peut prouver l’irréversibilité de l’impact sur l’économie. Il faut prouver que la position monopolistique de Google est inattaquable et qu’elle lui garantit une position dominante éternelle.

Quelle solution préconisez-vous ?

Théoriquement, les autorités devraient empêcher toute position dominante de s’installer, en vérifiant si les nouveaux services sont en conformité avec le droit.

« Il vaut mieux avoir 100 boîtes européennes qui valent un milliard chacune qu’une boîte valant 100 milliards »

L’avenir de l’Europe passera-t-il par l’émergence de licornes ?

Il vaut mieux avoir 100 boîtes européennes qui valent un milliard chacune qu’une boîte valant 100 milliards. Si vous avez une centaine de licornes BtoC comme BlaBlaCar, vous aurez cent fois 100 000 employés. Si une boîte vaut 100 milliards, vous n’aurez que 10 000 employés. D’autant que ces centaines d’entreprises feront travailler 500 ou 1000 autres qui valent 10 à 20 millions. A l’inverse, une boîte valant 100 milliards rachètera une dizaine de ces boîtes-là par an. Il faut créer un écosystème de coopétition.

L’Europe est-elle en retard d’un point de vue technologique ? 

On n’a aucun problème de technologie. Quand Facebook veut faire de l’intelligence artificielle, il prend 15 chercheurs l’INRIA (Institut national de recherche en informatique et en automatique, NDLR) et les installe à Paris.

Si la technologie n’est pas un problème, qu’est-ce qui empêche l’Europe de faire émerger des champions ?

La vitesse des financements. Aujourd’hui, il est facile de passer de 0 à 20 employés : un tas de fonds vous donnent 1 ou 2 millions et la BPI (banque publique d’investissement, NDLR) suit. Une fois ce palier franchi, la meilleure option pour les fonds est de vous revendre 25 M€ à une boîte américaine.

Et la start-up file aux Etats-Unis…

Exactement. Dès lors que les entreprises valent 25 millions, on doit passer à la deuxième phase : au lieu de les vendre aux Américains, on doit remettre 20-30 millions pour que l’entreprise atteigne 100 millions. Où est ce deuxième fonds d’accélération ?

Avez-vous rencontré des problèmes de financement avec Qwant ?

Faire de l’intelligence sur une plateforme très puissante comme la nôtre nécessite d’investir plusieurs dizaines de millions. Aujourd’hui, je sais investir plusieurs millions, mais je ne sais pas investir plusieurs dizaines de millions.

« Votre assurance ou votre banque sont prêtes à payer pour savoir combien elles doivent vous facturer »

Quelle est la place de l’intelligence artificielle chez Qwant ?

Un moteur de recherche moderne, ce n’est que de l’IA. Pour trouver des pages, comprendre ce qu’il y a dedans, reconnaître les photos, voir ce qu’il y a dans les vidéos…

Certaines affirment que le RGPD est un cadeau aux GAFA et qu’il va pénaliser les acteurs européens. Quelle est votre position sur ce sujet ?

C’est très drôle… L’IA aurait besoin d’une énorme masse de données : je connais le refrain, je lis moi aussi mon Laurent Alexandre (médecin, fondateur de Doctissimo et apôtre du transhumanisme, NDLR) dans le texte. Combien a-t-on de données aujourd’hui chez Qwant ? Plus de 4 peta de données par jour (un pétaoctet équivaut à 1 million de gigaoctets, NDLR). Traiter une telle masse de données est un enfer.

Prenons ensuite l’exemple des données médicales. Qui a les meilleures bases de données au monde ? Les hôpitaux européens et surtout français. Pourquoi ne peut-on pas prendre toutes ces données pour s’amuser avec ? Réponse : parce que ces gens-là veulent non seulement ces données mais aussi savoir à qui elles appartiennent. Pourquoi veulent-ils faire ce lien ? Parce que ça rapporte une fortune.

Si je sais que vous êtes malade et que je vends ces données à votre assurance, le prix va monter. Votre assurance ou votre banque sont prêtes à payer pour savoir combien elles doivent vous facturer. L’idée de ces gens-là est que nous ayons tous des capteurs sur nous pour savoir si nous conduisons bien, si nous faisons du sport, etc.

Le système américain est très simple : il est monté de tel façon que les données personnelles valent une fortune parce que vous pouvez tout acheter quand vous êtes une banque et une assurance. Ce n’est pas le cas en Europe. Nous protégeons les concitoyens européens. Et il n’y a pas besoin d’avoir leurs données personnelles pour faire les calculs dont on est en train de parler. Ce qu’ils ne disent pas, c’est qu’avec des data de santé anonymisées, on pourrait faire des calculs identiques. Sauf que cela coûte très cher de faire des calculs sur des data anonymisées.

Le RGPD n’est pas une règle consistant à emmerder la planète : c’est la frontière qui sépare nos différences culturelles. Aux Etats-Unis, plus vous donnez d’informations, plus vous avez accès au crédit et donc, in fine, à la société de consommation.

Pourtant, malgré ses contradictions, Laurent Alexandre est partout et n’a que très peu de contradicteurs…

Il est en plein délire. C’est le même qui nous a dit que l’homme qui allait vivre 1000 ans était déjà né. Au départ, c’était 1000 ans. Ensuite, on est passé à 500 ans – je ne sais pas qui lui fait ses calculs d’apothicaire. Et il parle de science… J’ai une question : vous voyez beaucoup de gens vivre plus vieux que prévu dans la Silicon Valley ? Steve Jobs n’était pas assez riche pour s’en sortir ? Faire rêver, c’est facile. Et la Silicon Valley est championne du monde dans ce domaine.

A l’inverse, il y en a aussi qui tire la sonnette d’alarme : Elon Musk, Bill Gates, Stephen Hawking avant sa mort…

Oui, ils paniquent. Ils ne disent pas qu’ils vont vivre 1000 ans, ils disent simplement que l’IA peut prendre le contrôle sur les humains. Certains diront qu’ils sont très alarmistes. S’ils étaient Européens, on dirait qu’ils ne comprennent rien ; comme ils sont Américains, on les prend un peu au sérieux.

Que pensez-vous des prises de position de Yann Le Cun, responsable l’IA chez Facebook ?

A la question d’un journaliste qui lui demandait comment être sûr que les machines ne se retourneront pas un jour contre les humains, il a répondu : « on fixera des règles pour les en empêcher. » Je vais donc lui offrir toute la collection d’Isaac Asimov (auteur de science-fiction américano-russe, NDLR), qui a décrit à longueur de pages des robots intelligents se retournant contre les humains malgré trois règles assez simples : ne pas tuer, ne pas blesser, ne pas désobéir.

« Elon Musk, Bill Gates et Stephen Hawking ne disent pas qu’ils vont vivre 1000 ans, ils disent que l’IA peut prendre le contrôle sur les humains »

En résumé, comme le dit le philosophe Bernard Stiegler pour le Web, l’intelligence artificielle est un pharmakon, un remède et un poison…

Cette technologie règle de nombreux problèmes mais elle ne peut pas tout. Les histoires surréalistes qu’on entend aujourd’hui, en provenance des Etats-Unis ou d’ailleurs, ne doivent pas nous empêcher de regarder la vérité en face.

Quelles conclusions peut-on en tirer ?

C’est en France et dans les universités françaises que les GAFA viennent chercher leurs ingénieurs. C’est encore en France qu’ils viennent récupérer de la data de qualité, notamment dans la santé. Il faut résister aux injonctions à « libérer » les données de santé et mettre en place des systèmes d’intelligence artificielle qui permettent de les traiter dans le cadre des règles européennes. C’est le seul et unique moyen de rendre l’IA utile aux gens.

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