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Emmanuel Freund, l’homme qui veut en finir avec les PC9 min read

13 juillet 2018 6 min read

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Emmanuel Freund, l’homme qui veut en finir avec les PC9 min read

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Start-up aux ambitions mondiales, Blade, qui propose un ordinateur virtuel sous forme d’abonnement, a déjà levé plus de 60 millions d’euros. Agé de 41 ans, Emmanuel Freund, fondateur de la pépite, annonce sans ambages vouloir créer le « nouveau Google ».

L’anecdote se déroule il y a un an lors d’une réunion avec le Comex de Microsoft, à Seattle. Emmanuel Freund est venu présenter sa solution en présence des pontes de l’entreprise américaine. « Il y avait les responsables de la X-Box, du retail, des licences… », raconte l’entrepreneur. En parallèle de cette réunion au sommet, Blade ouvrait en grande pompe à Paris son nouveau datacenter. Pour en mettre plein la vue à cet aréopage prestigieux de Microsoft, les responsables de Blade avaient installé un compteur affichant l’évolution des ventes en temps réel.

« On a ouvert les ventes en même temps que le début de la réunion. Durant une heure, le compteur s’est affolé et on a atteint 3 000 ventes ! Les responsables de Microsoft regardaient le compteur complètement éberlués : ils nous ont dit qu’ils n’avaient jamais fait une réunion durant laquelle autant de licences Windows avaient été vendues d’un coup. »

Adepte des démonstrations spectaculaires, Emmanuel Freund n’en est pas à son coup d’essai. Au tout début de l’aventure Blade, il avait déjà fait forte impression. Cette fois-ci, le pitch avait eu lieu devant des investisseurs réunis pour l’occasion… dans son appartement. « Sans vraiment de business plan, on a développé une présentation magique chez moi. On avait acheté deux ordinateurs à 250 euros à la Fnac. Sur l’un d’eux, on avait installé notre système relié à un ordinateur coûtant 4000 euros situé chez mon cousin (Asher Criou, également fondateur de Blade, NDLR) à 50 kilomètres de là, tandis que l’autre PC fonctionnait en local. »

Après avoir lancé les deux machines, Emmanuel Freund demande aux business angels de déterminer lequel de ces deux ordinateurs déploie la technologie développée par Blade. « Ils allaient sur le Web, lançaient Word, Powerpoint, Photoshop, voire même un jeu, détaille-t-il. Un des deux ordinateurs ramait beaucoup, l’autre était beaucoup plus fluide. » Au terme du test, les investisseurs sont ennuyés : ces derniers expliquent donc à Emmanuel Freund qu’il lui reste encore du travail à accomplir pour réduire les lenteurs. Sauf que l’ordinateur faisant tourner Blade, baptisé Shadow, n’était pas celui-ci, mais l’autre…

« Je leur ai expliqué qu’ils avaient devant eux l’ordinateur portable le plus puissant du monde. » Cette démonstration grandeur nature, qui a eu lieu en juillet 2015, permet aux trois fondateurs de Blade (Stéphane Héliot est le 3ème, NDLR) de lever 3 M€ en décembre, deux mois seulement après la création de l’entreprise.

Emmanuel Freund avait déjà connu le succès avec Isidor

« On savait qu’on avait besoin de beaucoup d’argent », explique-t-il. Mais si les deux cousins assurent avoir « beaucoup travaillé » avec Pierre Kosciusko-Morizet, le fondateur de Priceminister, pour définir l’orientation du projet, sa mise en pratique et son déploiement, cela ne suffit pas à expliquer l’empressement des business angels à miser sur une technologie aussi récente.

L’autre raison, c’est qu’Emmanuel Freund a déjà connu un premier succès avec Isidor, une entreprise spécialiste des smartphones simplifiés pour seniors. « Ma grand-mère me disait souvent qu’elle ne comprenait rien aux ordinateurs, j’ai donc eu l’idée de lui en fabriquer un. »

C’est à ce moment-là qu’il se confronte aux réalités de l’entrepreneuriat. « Très imbu de moi-même, je pensais que les seules choses qui importaient étaient les maths et la programmation et que tous les autres métiers – commercial, marketing, comptabilité – ne servaient à rien. Je me suis rapidement aperçu que ce n’était pas le cas. Un produit, il faut le vendre, mais il faut aussi gérer des communautés, manager des équipes, surveiller les comptes de l’entreprise… » L’entrepreneur parisien apprend peu à peu à gérer une entreprise. Au lieu de voir le jour au bout de 3 mois, le projet a mis 10 ans. « J’ai commencé à réfléchir en 2004 et j’ai fondé l’entreprise en 2007. »

En 2013, Emmanuel Freund la cède au groupe suédois Doro (200 M€ de CA en 2017), leader mondial des smartphones pour seniors. A la demande du patron de Doro, l’entrepreneur français prend la tête de la production et découvre l’envers du décor. « C’était très drôle : j’avais accès aux usines en Chine, aux équipes de développement de 60-70 personnes pour l’interface, à la logistique, au marketing…  Si on ne s’appelle pas Apple ou Samsung, on prend un produit sur étagère en Chine qu’on revend en Europe avec une couche d’interface dessus. Mais nous, on a décidé de refaire le hardware en faisant un smartphone de zéro. Cela a demandé un an et demi de fabrication. »

Ces smartphones pour seniors, Emmanuel Freund et Doro en vendront plus de 200 000 en un an – la 5ème meilleure vente chez Orange. Un vrai succès.

« On avait envie de faire le prochain Google »

Mais la lassitude faisant son effet, au bout d’un an et demi, les deux entrepreneurs changent de cap. « Ce n’était pas ce qu’on voulait faire dans la vie. On avait envie de faire le prochain Google. Faire des smartphones, c’était drôle, mais ce n’était pas notre boîte. Secundo, on commençait à voir qu’une boîte dans le monde capitaliste actuel possède un board d’actionnaires qui va sacrifier les stratégies à long terme au profit du cours de l’action. Mais c’était sans doute le fait que nous ne dirigions pas l’entreprise qui nous embêtait réellement. »

En octobre 2014, les deux entrepreneurs scannent les différentes opportunités. « On s’est demandés comment changer réellement le monde. On voulait créer un produit révolutionnaire qui pourrait rendre le monde meilleur. Quelle rupture technologique va déboucher sur la création d’un monde où les gens seront plus heureux ? Alors, on a fait le tour des secteurs : impression 3D, drones… »

C’est finalement Asher Criou, le cousin d’Emmanuel Freund, qui a l’idée d’un PC virtuel qui viendrait ringardiser le binôme unité centrale-écran en le remplaçant par un simple câble relié à Internet. Reste à déterminer un axe de développement et un business plan. Inspirés par l’approche de Tesla dans l’univers de la voiture électrique, les deux entrepreneurs se fixent comme premier objectif de convaincre les gens les plus exigeants que cette technologie fonctionne. Dans le domaine des ordinateurs, ce sont les joueurs de jeux vidéo. « Quand on leur aura montré que Shadow marche mieux qu’un ordinateur en local, ils deviendront nos ambassadeurs », prophétisait Emmanuel Freund à l’époque.

Plus de 60 M€ levés depuis 2015

A l’automne 2016, une première version de l’ordinateur voit le jour. Si les articles de presse sur Shadow sont dithyrambiques, les commentaires sont, eux, très négatifs. « Le marché disait clairement qu’il n’en voulait pas, glisse Emmanuel Freund. On a alors changé de stratégie avec comme objectif principal de nous appuyer sur des leaders d’opinion, influenceurs et joueurs professionnels qui testent le produit et le préconisent. »

Dans le même temps, Blade enregistre sa deuxième levée de fonds (10 M€). La première présentation publique aboutit à 500 pré-commandes réservées en à peine 10 heures. Ces premiers adeptes (ou early adopters), qui « achètent du Kickstarter », s’intéressent moins à l’usage qu’au fait de goûter à une technologie futuriste. Malgré ces premiers clients très engagés, Blade est alors au « même niveau que la brosse à dents connectée », précise Emmanuel Freund.

Peu à peu, la rumeur se répand comme une traînée de poudre. En mars 2017, des youtubeurs spécialisés ont commencé à parler de Shadow. Pour cette population composée de joueurs invétérés âgés de 15 à 25 ans, ne disposant pas d’importants moyens financiers, un abonnement mensuel à 30 euros est une opportunité bien plus séduisante que l’achat d’un PC à 1500 euros. « Ces clients exigeants nous ont obligés à nous professionnaliser. Notre premier datacenter de 5000 places était rempli en un mois. »

Fin juin 2017, Blade fait une troisième fois appel aux investisseurs et récolte 51 M€. Les investissements colossaux effectués par la start-up s’expliquent en grande partie par sa volonté de regrouper tous les métiers en interne. « Alors qu’on aurait pu se contenter de gérer l’acquisition de l’image et de confier la partie datacenter à Amazon, la partie réseau à Orange et l’aspect manufacture à HP. Contrairement à ce que nous ont conseillé nos premiers investisseurs, nous avons tout repris en interne. »

Une avance technologique de « 9 mois à un an »

Avec une technologie opérationnelle, des effectifs en hausse constante (la start-up est passée de 10 à 120 salariés en 18 mois), un marché et des dizaines de millions d’euros dans les caisses, Blade n’a plus qu’à décrocher le dernier étage de la fusée « pour devenir Google » : acquérir un maximum de parts de marché en France et à l’étranger (Etats-Unis, Angleterre, Allemagne…). Outre-Atlantique où Blade possède des bureaux à Palo Alto, en plein coeur de la Silicon Valley, les contacts avec les géants de la tech américaine sont nombreux. « Simplement pour pouvoir mettre un drapeau français et inciter les grands de la tech à travailler avec nous. »

Du projet un peu fou imaginé par Emmanuel Freund et son cousin dans leur appartement a émergé l’une des start-up les plus prometteuses de la French Tech, qui pourrait, à en croire son fondateur, entraîner une révolution des usages. Avec une avance technologique sur l’ensemble de la concurrence estimée entre « 9 mois et un an », et plus de 20 000 clients déboursant chacun 35 euros chaque mois en moyenne, Emmanuel Freund est en passe de réussir son pari de transformer notre univers numérique.

« L’évolution de Blade est liée à la technologie. Il doit devenir le fournisseur qui permettra d’accéder à son smartphone ou à ses objets connectés depuis n’importe où. On ne sera plus liés à nos appareils : notre environnement numérique sera disponible partout. Blade sera une sorte de libérateur de l’informatique, comme Google l’a été à son époque. » En fin d’entretien, lorsqu’on lui a demandé ce qui le faisait avancer, Emmanuel Freund nous a expliqué qu’il essayait de répondre à ces deux questions : « Comment rendre la technologie totalement invisible ? Comment peut-elle nous aider plutôt que nous réduire en esclavage ? » Un vaste chantier dont Blade est la pièce maîtresse.

Propos recueillis par Thibaut Veysset

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