Culture

Michel Serres : « Le plus grand livre du monde, c’est Don Quichotte de Cervantès, parce qu’on y entend à la fois la voix du peuple et de l’aristocratie »9 min read

28 juillet 2019 6 min read

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Michel Serres : « Le plus grand livre du monde, c’est Don Quichotte de Cervantès, parce qu’on y entend à la fois la voix du peuple et de l’aristocratie »9 min read

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Philosophe de renommée mondiale, voyageur infatigable de la pensée, touche-à-tout de génie, Michel Serres, qui est décédé en juin 2019, a anticipé les grandes révolutions de notre temps. Curieux de tous les savoirs, féru de science, le philosophe et académicien n’a cessé de décrire les singularités du monde dans une œuvre très riche. Nous publions ici son entretien paru dans la Revue Philosophique.

Comment expliquer l’intérêt du grand public pour la philosophie ?

C’est tout à fait traditionnel. Chaque fois qu’un pays connait une phase de transition ou de crise, la société toute entière se pose des questions de fond. Il s’agit d’une période de transformation dont nous sommes les sujets. Ce fut le cas à La Renaissance avec Montaigne, à la Libération avec Sartre et Merleau-Ponty et c’est de nouveau le cas aujourd’hui avec le succès de nombre de philosophes contemporains et l’émergence de jeunes philosophes brillants et prometteurs comme Alexandre Jollien par exemple. Chaque fois qu’il y a un tournant dans la civilisation ou la culture, la société se questionne. La philosophie nous aide à trouver des réponses.

Quel est le rôle de l’impertinence aujourd’hui ?

Le choix du titre est important mais l’impertinence ne doit pas faire oublier que ce qui compte c’est la « pertinence » des propos. S’il est important de porter un regard dé- calé et impertinent sur l’actualité, la société et le monde en général, ce que j’espère c’est d’être pertinent d’abord, de traiter réellement de chaque sujet avec du recul et avec une manière qui m’est propre. Le concept de ces chroniques, c’est de traiter tous ces sujets – « La Bêtise », « Le bon sens », « La faiblesse »… – autrement que d’habitude, en donnant un autre point de vue par l’éclosion d’une lumière nouvelle.

C’est là je crois tout le rôle de la philosophie. Prenons l’exemple de « Tarzan » qui fait l’objet d’une de ces chroniques. Je pose la question aux auditeurs et aux lecteurs de calculer quelle serait l’espérance de vie réelle de ce corps d’athlète ses tablettes de chocolat sur le ventre, aussi beau que sur une affiche de parfum, parfaitement aseptique, porteur d’un pagne tout propre nettoyé à la machine à laver… Quelle serait donc l’espérance de vie de cet homme-là dans une vraie jungle ? Parmi les insectes venimeux, les arthropodes, les mygales géantes, les feuilles et les fruits empoisonnés, les boas constrictors ? Quelle est l’espérance de vie potentielle d’un Tarzan comme celui-ci ? Je vous réponds : Dix minutes ! Pas plus. Je ne crois pas que Tarzan puisse vraiment être le vainqueur de la jungle, le dieu de la jungle. Bien plutôt la victime im- médiate de l’environnement forestier. Un pauvre mec qui va mourir tout de suite ! Pauvre Tarzan, où est sa victoire ?

« Ce qui tombe sous le sens n’est pas toujours de bon sens »

L’autre thème pris à rebrousse-poil que vous abordez est le « bon sens ». Pourquoi vous paraît-il important ?

On croit toujours que le bon sens a raison. Il se trouve que quand on a un peu d’éducation scientifique, on voit bien que le bon sens est mis en échec par toutes les découvertes majeures et les grandes inventions. Le bon sens est donc quasiment toujours mis en échec. Il n’est donc pas « censé ». Et je pourrais vous en donner mille exemples. Par exemple : Le bon sens voit à l’évidence que le Soleil tourne autour de la Terre. Eh bien, non. La vérité, c’est que c’est la Terre qui tourne… Comment se fait-il qu’il fasse sombre la nuit, alors que des milliards de soleils sont en train d’éclairer la Terre ? Autre exemple, dans nos écoles, on a appris ce men- songe abominable du suffrage universel. Nos livres d’histoire nous enseignaient que la France jouissait du suffrage universel alors que la moitié des Français – les femmes – ne votaient pas ! Cela ne va-t-il pas contre le bon sens ? Vous voyez bien, ce qui tombe sous le sens n’est pas toujours de bon sens. Tout ce que j’ai appris dans ma vie d’intuitions vives, de découvertes vivaces, de choses intelligentes et vraies va contre le bon sens. Je trouve qu’il vaut mieux remplacer ce dernier par un étonnement stupéfait devant les choses les plus simples. Il semblerait donc que le bon sens soit souvent l’imbécillité la mieux partagée…

Selon vous, depuis un demi-siècle, nous assistons à la victoire des femmes, que vous jugez plus travailleuses et plus sérieuses. Pourquoi ?

Cela ne vous a certainement pas échappé si j’ai écrit « Petite Poucette » au féminin. Un demi-siècle d’enseignement m’a montré, avec constance, que les femmes sont aujourd’hui deux ou trois fois plus motivées que les hommes. Elles sont plus travailleuses, plus expertes, plus sérieuses, moins arrogantes, moins vaniteuses, mieux cultivées, bref, plus professionnelles. J’assiste, depuis un demi-siècle, à la victoire éclatante des femmes. La révolution contemporaine a été portée par les femmes et les statistiques sont là pour le prouver. Aux examens et aux concours, les femmes sont en avance de 5 à 10 % sur les hommes. J’ai écrit cette chronique sur le « masculin/féminin » pour dire que le vrai problème contemporain, c’est la lutte à mort de ceux qui sont pour la théorie du genre et ceux qui sont contre. Pour le résoudre, j’ai un point de vue ironique. Je pose donc la question : qu’est-ce qui est le plus important dans l’être vivant, est-ce l’inné ou l’acquis (théorie du genre) ? Je réponds : c’est 100% d’inné et 100% d’acquis. Bref, ce n’est pas tranché.

michel serres

Autre thème évoqué : celui du peuple et notamment du populisme quand, en politique, le peuple devient un objet de conquête et de récupération. Alors que les mouvements défendant les principes de la démocratie directe se multiplient, cela signifie-t-il dire que le peuple français est en train de devenir « sujet » ?

Il y a deux réponses à cette question : une réponse d’ordre technologique et une réponse d’ordre social. Commençons par la technologique. La révolution numérique, l’accès à Internet et aux nouvelles technologies, ont donné à l’individu un pouvoir qu’il n’a jamais eu auparavant. L’accès à l’information donne à chacun une responsabilité tout à fait nouvelle, avec une nouvelle forme de démocratie directe, rajeunie, objective. Mais on peut aussi voir la notion de peuple d’une autre manière. Moi, je suis du peuple, mon père cassait des cailloux et mon grand-père était paysan. Ce peuple-là, je le vis et je l’ai vécu. Parmi les dirigeants, très peu sont venus ou viennent du peuple. Ils sont donc très rares à savoir entendre la voix du peuple. J’en tire une vraie définition de la culture. Il y a deux sortes de culture, la culture au sens ethnologique du terme et la culture au sens académique. La vraie culture, c’est quand on établit un pont entre le peuple et la connaissance. En cela, le plus grand livre du monde pour moi, c’est Don Quichotte de Miguel de Cervantès, parce qu’on y entend à la fois la voix du peuple et de l’aristocratie. Je suis à la fois Don Quichotte et Sancho Panza, dans ma chair et dans mon sang.

Dans une autre chronique sur les retraités et la vieillesse, vous écrivez « J’étais vieux lorsque j’étais jeune ». Et l’inverse est vrai aussi quand on lit la grande modernité de votre œuvre, notamment « Petite Poucette ». Qu’en dites-vous ?

Il est vrai que quand on est jeune, on est soumis à des enseignements canoniques, à des lois et des principes souvent rigides. A mesure que l’on vieillit, on se libère de ce type de contraintes, ce qui offre une seconde jeunesse. Oui, j’étais vieux lorsque j’étais jeune. Aujourd’hui, alors que je suis vieux, mais délivré de toutes ces contraintes, j’en rajeunis ! Ce qu’on découvre là, c’est peut-être moins la sagesse que le poids de la culture. Savez-vous qu’avant que je prenne ma retraite, arrivaient, dans mon amphi, de plus en plus de retraités ? Autrefois, la transmission de la culture passait par l’adolescence, par la jeunesse. On apprenait Le Cid, on apprenait Victor Hugo à l’école. On apprend cela de moins en moins. Le vieux s’aperçoit alors que dans les romans qu’il est en train de lire, il y a plus de vraie vie que dans la vie qu’il vient de laisser. Je lance donc un appel aux retraités, un appel vibrant aux vieux dont je suis : vous êtes aujourd’hui responsables de la transmission de la culture.

« Je crois profondément que la philosophie a pour tâche et pour horizon d’anticiper la culture à venir »

Selon vous, grâce à l’ordinateur, nous sommes « condamnés à devenir intelligents ». Pourquoi ?

Nous avons dans notre ordinateur, grâce à Internet, toute la mémoire du monde, toutes les connaissances possibles. Le savoir n’est pas difficile à acquérir, on peut tout y avoir accès facilement, quelles que soient nos origines, notre quartier. Mais attention, c’est comme si on nous avait coupé la tête et qu’elle restait en permanence sur le bureau. Mais comme nous n’avons plus d’effort à faire pour parvenir à la connaissance, il nous reste fort heureusement l’intuition, la créativité et la faculté d’invention.

Quelle est votre propre définition de la philosophie ?

Je crois profondément que la philosophie a pour tâche et pour horizon d’anticiper la culture à venir.

De quels philosophes anciens et modernes vous sentez-vous le plus proche et pourquoi ?

J’ai été assez proche de Simone Weil, la philosophe. De René Girard également. Mais en fait, en y réfléchissant bien, ceux dont je me suis toujours senti le plus proche sont plus souvent des scientifiques que des philosophes. Je pense notamment à Jacques Monod, le biologiste et prix Nobel. Ce sont des scientifiques qui ont déterminé le virage qu’a pris mon travail. Et de fait, j’ai vécu quarante ans dans la Silicon Valley aux côtés d’ingénieurs, d’innovateurs, de mathématiciens, de biologistes, de chercheurs.

Qu’est-ce que la philosophie a apporté à votre vie ?

Elle m’a apporté mon existence toute entière. J’ai écrit plus de soixante livres, ce qui demande un temps énorme et une préparation gigantesque. Ce que m’a apporté la philosophie ? Elle m’a tué et elle me fait vivre.

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